1/4 – A ROVIN GAMBLER NOT BORRED – USA trip 2019

18 novembre 2019. Je m’engouffre dans l’ultime avion qui me déposera sur la terre natale de Sir Dylan à New York City où tout a commencé pour lui il y a 58 ans. Mais pour mes 30 ans je me paye le luxe d’un petit road trip en Nouvelle Angleterre avec comme mise en bouche la tant rêvée Lowell (Massachusetts), ville de naissance d’un certain Kerouac. Providence (Rhode Island) et Philadelphie (Pennsylvania) complèteront cet itinéraire balayé en 4 jours à peine avant d’aller cueillir Big Apple dans son manteau d’automne. Carnet de route.

highway & coffee

Fraîchement débarqué à JFK depuis Lyon où je suis parti le matin même (décalage horaire oblige), mon hébergement n’est qu’à 10 minutes en taxi. Ce sera l’une des rares soirées où Dylan ne sera pas programmé durant cette semaine intense qui me fera réaliser 2 de mes plus grands rêves : voir Bob Dylan aux Etats Unis et aller me recueillir sur la tombe de Jack Kerouac mon auteur préféré, à Lowell donc. Matin de vadrouille le chapeau vissé sur la tête, je vide mon 2ème américano, il n’est pas encore 7h mais j’ai une journée chargée : d’abord récupérer la voiture de location et rouler 4h vers le Massachusetts au nord-ouest de Boston. Les yeux dans le coltar et les Basement Tapes en fond sonore, j’entame les miles, traversant le Queens puis le Bronx, la circulation est dense et ma conduite conforme aux limitations de vitesse. Voilà j’y suis, à tailler la route une fois encore pour aller applaudir ce vieux Dylan qui termine une tournée automnale à travers le pays, depuis Irvine California en passant par le Colorado et les universités du Midwest. J’ai une vingtaine de concerts à mon actif en 10 ans, tous en Europe dans différents pays, jamais en terre appalachienne. Du grand n’importe quoi, quand on y pense c’est ce que ma conscience me dit en ce matin brumeux, en apesanteur sur la route. Une belle manière aussi d’achever ma vingtaine placé sous le signe de la Musique, et avec pas mal de vadrouille sur le continent nord américain.

Le silence dans ma voiture floridienne au moment de changer de CD. Le bruit insidieux des bannières de publicité. L’absence d’oiseaux. Les voitures, cercueils volants. En regardant les arbres dénudés de leurs feuilles asséchées je pense davantage à Kerouac qu’à Dylan. Qu’aurait-il penser de tout ça, lui le vagabond de l’Amérique des 50’s quand moi je ne suis qu’un flamboyant voyageur d’une époque devenue folle à lier ? Des rideaux de branches grises se dessinent sur les lacs éparpillées le long de la highway 95, les States Forest alentours portent des noms gothiques et à chaque regard j’ai le souvenir de mes lectures de Dr Sax, le roman le plus ténébreux et loufoque de Jack Kerouac. Je marque un premier arrêt à Old Greenwich dans le Connecticut car le nom m’inspire et parce que la fatigue se fait sentir. Un bagel et un café plus tard, je déambule dans la rue principale, tout est en ordre, le shérif passe à côté de moi et me fait signe que tout est OK. Je poursuis ma route.

lowell: Kerouac’s grave

L’adresse du Edson Cemetery est déjà rentrée dans mon GPS quand j’emprunte une route secondaire pour arriver jusqu’à Lowell. Des maisons toutes différentes éparpillées dans une forêt monotone me rappelle Woodstock lors d’un voyage en 2015. Le soleil n’a pas voulu pointer le bout de son nez aujourd’hui et le ciel est bas, chargé. Je me faufile à travers tout ce gris que novembre veut bien m’offrir. Je trouve une place où garer la Chevrolet le long du grand cimetière, en m’assurant de ne pas perturber le calme du pâté de maison voisin. En entrant dans le cimetière je suis saisi par le froid, est-ce la fatigue ? L’excitation ? Le fait de réaliser que je suis arrivé à mon premier point de chute et qu’il y a des chances pour je vois Dylan ce soir (même si je n’ai pas de billet) ? J’emprunte l’avenue Lincoln entre la 7th et la 8th avenue, tombe 577. Il y a un groupe autour d’un carré de pelouse, c’est ainsi que je reconnais l’emplacement, même si les individus cherchent plus à prendre des photos qu’à se recueillir. Je ne veux pas les déranger et de toute manière je souhaite être seul pour ce moment intime. Je marche donc à travers les tombes d’inconnus et je me souviens Dylan et Ginsberg déambulant ainsi dans ce même cimetière lors d’une journée d’automne assez similaire finalement, en octobre 1975. Je revois l’image des 2 hommes, Ginsberg et son inséparable barbe en friche et Dylan le chapeau des 4 saisons sur la tête, les lunettes pour cacher la nuit blanche de la veille… à mon tour d’aller saluer Ti Jean.

Quelques minutes plus tard me voici donc seul sur la tombe de Jack Kerouac, de son vrai nom Jean Louis Lebris de Kerouac, aux origines bretonnes (qui vaudra l’écriture de Satori à Paris à la recherche de ses ancêtres celtes). Je profite pleinement de cet instant, plongé dans une méditation avec l’esprit d’un des plus grands poètes et auteurs du 20ème siècle planant au dessus de ma personne. Par surprise le soleil m’arrive pleine face et vient inonder mon visage le temps d’une lecture en son honneur d’un poème que j’ai rédigé 4 ans auparavant. Instant mystique, totalement magique qui me laisse présager un voyage placé sous le signe de l’Excellence. Et je vois juste. Quelques extraits du  Vagabond Solitaire lus à voix haute plus tard, des gens arrivent, je remets le chapeau sur ma tête et vide la fin de ma bière avant de prendre une ultime photo de ce sépulcral rendez-vous. La nuit semble pointer le bout de son nez avec plus d’assurance que l’infime apparition solaire de tout à l’heure. J’emporte les reliques promises à ma douce restée en France et pars déposer mes affaires au Air BnB que je partage avec Laurette : Bobcats et fan inconditionnelle de Dylan qui l’a vu plus de 400 fois (!!!) à travers le monde depuis 1978. Je la retrouve avec gaieté devant la salle du Tsongas Center. Nous échangeons quelques mots sur son voyage qui a démarré en Californie, sur ses peintures et sur Bob himself. Le concert n’est que dans 2 heures mais déjà un homme s’approche de nous et nous demande si nous assistons au concert de ce soir. Bien sûr que nous aimerions bien y aller mais nous lui expliquons que nous avons besoin de tickets. Sur ce il nous tend instinctivement 2 billets ! Je remercie chaleureusement le généreux donateur et souris lorsqu’il se présente : « je m’appelle Jack » alors je ne peux que y voir un signe…

Tsongas center

La salle, une capacité de 9000 places est une patinoire en temps normal et je n’ai jamais eu aussi froid dans une Arena ! Je paye une bière à mon heureux donateur et échangeons quelques mots. Laurette vient me cueillir et me motiver à trouver une place plus proche de la scène. En effet nous sommes dans une sorte de lodge/bar et l’espace risque d’être bruyant et trop éloigné. Coup de poker il n’y a quasiment personne sur le côté gauche de la scène et nous avons même assez d’espace pour nous mettre debout sans déranger personne derrière. Le show démarre à 20h tapante, Bob rentre sur scène dans un costume blanc sous un tonnerre d’applaudissement et attrape sa guitare pour un Things Have Changed bien senti mais à l’acoustique bancale (premier morceau + arena oblige…) J’observe le vieux ridé aux jumelles sans même faire attention aux autres musiciens qui ont entamés leur set avec énergie, notamment les petits nouveaux : Matt Chamberlain à la batterie et Bob Britt à la guitare. Le jeu au piano de Dylan sur le second morceau est meilleur que son interprétation à la 6 cordes où il se contente d’électriser les fins de couplets en grattant un simple accord. Mais malgré tout, ça fait son effet de le voir debout center stage, une télécaster en bandoullière et la foule à ses pieds. Highway 61 va réellement faire décoller le concert et le public entre en interaction avec notre crooner de 78 ans …déjà ! Nous voici transportés sur une route fiévreuse avec Abraham et ses milliers de téléphones rouges. C’est à chaque fois une réussite mais un peu plus ce soir, surtout que derrière la scène j’aperçois le drapeau américain qui flotte dans l’espace temps : « I’ve done it, j’y suis putain… » Je ne porte pas l’Amérique dans mon cœur mais ses mythes culturels, si. Et bien sûr Bob Dylan en fait parti.

Je retiendrais de ce premier concert un set orchestré à merveille avec une interprétation totalement inédite dans la voix sur Simple Twist of Fate. Je suis le premier surpris mais ce morceau ce soir ne manquait pas de panache et l’harmonica fera criser les quelques milliers d’américains venus applaudir avec engouement l’une de leur légende encore vivante. Il terminera le morceau center stage à l’harmonica à se dandiner et jouer avec le micro et je reconnais ici des postures de sa tournée 1995 et 1996, c’est mortel !Bob livre un show rodé même s’il est toujours malléable et met au défi un nouveau Band toujours mené à la baguette par Tony Garnier (30ème année sur la route avec Bob…) et un Charlie Sexton, le pinceau aux milles couleurs des tableaux dylaniens, night after night, day after dayMasterpiece est plus belle qu’à l’accoutumée, et son solo d’harmonica me tirera les larmes des yeux plusieurs fois au cours des concerts suivants. Honest With Me et Pay in Blood revus et corrigés avec un très bon Bob Britt à la guitare. L’arrivée des 2 nouveaux musiciens offre encore de nouvelles choses. Dylan ne s’est pas trompé en ajoutant un second guitariste, alliance parfaite avec le jeu relativement fort de son nouveau batteur. Georges Recelli est imbattable, il n’y a pas meilleur batteur pour le son de Dylan, ceci étant dit, certes Chamberlain joue lourd et avec beaucoup moins de souplesse que Recelli mais il amène un son beaucoup plus rude qui va de paire avec le jeu de piano de Dylan. Je ne dirais pas que c’est un grand batteur mais il ouvre de nouvelles possibilités au chanteur pour exprimer tout son talent dans un set qui, même s’il est figé, n’est jamais identique. Un type me racontera qu’il a bu une bière la veille avec Chamberlain en lui demandant comment se passait la tournée avec Dylan? « ça va. J’apprends » répondra-t-il simplement. Et c’est ce qu’il a de mieux à faire : il est concentré comme un type en période d’essai, toujours sur la sélette, sans rien d’acquis…c’est presque drôle à voir. Le maître contrôle ses hommes et je ne serais pas surpris de voir Chamberlain remplacé après ce leg automnale.

En revanche Britt fait très bien le boulot et c’est grâce à lui que Honest With Me, Pay in Blood ET (talalala) Make You Feel My Love (si!) sont de bonne augure. La première est un rock à la hauteur de Thunder on the Mountain. Le second morceau dans son nouvel arrangement redonne du souffle aux excellentes paroles d’une chanson écrite un peu comme un Ballad of a Thin Man en 2012, et dont on avait fini par se lasser en concert. A noter le gros riff à la guitare du second Bob qui me file une pêche démoniaque pour ce premier concert. Et la troisième chanson est tout simplement magnifique dans l’orchestration (et je suis le premier surpris en me relisant !). Plus belle que toutes les précédentes versions Live, largement au dessus de l’original : Bob m’a ému dans l’interprétation d’une chanson dont j’ai fini par capter la beauté des paroles. J’en garde sous le coude concernant les chansons pour les prochains récits et ne vous délivre pas encore toutes les beautés de ce set (un peu) revu. Juste un mot sur le Early Roman Kings que j’affectionne particulièrement: une chanson qui a toute sa place dans les grands moments du NET, est cette année dans un écrin ravageur, Sexton est démentiel et Dylan la joue center stage au plus près du public (j’entends par là qu’il va juste devant le micro!). La version de cette soirée restera gravée par sa gestuelle et ses sourires à tout va (je l’ai observé aux jumelles et j’ai vu le Dylan de 1974!) et il a même pointé du doigt une femme à la poitrine généreuse qui était debout au premier rang! Une petite anecdote qui a son charme quand on sait qu’Old Bob a la réputation d’un performeur glacial comme une porte de prison (ce qui est faux évidemment). En tout cas ce soir là à Lowell il aura démarré très fort avant de marquer une baisse de régime après le prodigieux Not Dark Yet (j’y reviendrais). La fatigue se fit ressentir avant le Encore et Bob aura la sympathie de présenter ses musiciens à un public conquis et totalement reconnaissant de sa performance. Je sais pourquoi j’ai fait autant de kilomètres : le voir aux US avec un public averti, comprenant davantage les paroles des chansons que nous autres européens. Si bien qu’il n’est pas rare de voir le public se lever après les morceaux et pousser un râle sur quelques couplets mythiques. Ballad Of a Thin Man à la guitare électrique sera d’une puissance inégalée ce soir là (meilleur qu’en 2018) où pour le coup Bob joue comme un vrai guitariste (avec un petit solo et hop!). J’ai passé un super moment, à danser quand il fallait danser et à gueuler quand il fallait hurler.

goodbye lowell

Le lendemain je visite Lowell sous une pluie fine, à longer le fameux Merrimack, fleuve tant décrit par Kerouac dans ses récits en partie rêvés et hallucinés de son enfance. La pluie dessine de drôles de reflets sur les plaques en marbre à l’effigie de Ti Jean dans un parc public qui lui est dédié, triste à en mourir. En effet la plupart des lettres sont à peine visibles. C’est consternant d’être dans la ville de naissance de l’un des écrivains les plus influents d’Amérique et de constater le manque d’entretien. Dans ce même parc j’ai entamé la discussion avec 2 adolescents en les questionnant sur Kerouac. L’avait-il étudié en cours ? Non. Savaient-ils au moins qui était cet homme ? Non. OK, peut être était-il encore jeune. De tout façon Jack Kerouac n’a même pas un musée qui lui est dédié dans cette ville, seulement ce triste parc détrempé par la pluie de Lowell. C’est en longeant les baraquements faits de briques et les anciennes voies de chemin de fer que je pense une dernière fois à lui qui est mort de solitude, noyé dans l’alcool par une longue nuit d’automne. C’était il y a 50 ans. Et la route est encore longue, demain une nouvelle ville, un nouveau concert !

A suivre…

9 commentaires sur “1/4 – A ROVIN GAMBLER NOT BORRED – USA trip 2019

  1. C’est marrant, pour mes 30 ans je suis également parti sur les traces de Kerouac, mais à San Francisco et à Big Sur, je ne suis pas allé sur la Côte Est… plus moyen de se planquer dans un train de marchandise de nos jours 😉

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    1. ah ah ! c’est un mythe révolu en effet….elle est loin l’Amérique de London et cie !

      Bien aussi la côté ouest. Je l’ai faite à 2 reprises, la première fois en 2010 et Big Sur en 2015, ce qui m’a inspiré un poème pour Kerouac justement. J’ai adoré Big Sur et Frisco…évidement ! un petit compte rendu de ce voyage?

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  2. Enfin le retour des journaux de bord !!

    Plaisir intact de te lire, cette fois pour un récit assez unique en son genre : d’abord cette rencontre, un pied dans l’Underworld, avec celui qui transforma l’errance en un art de vivre par sa prose cosmique, puis tes retrouvailles avec l’increvable Papy, décidément jamais aussi excellent que sur les H61 de cet automne.

    En plus de cela, tu m’apprends l’ouverture d’une faille spatio temporelle sur Roman Kings ? C’est bien possible, il n’est jamais aussi jeune que lorsqu’il parle de sa clochette qui tinte encore !

    J’étais au Ballroom le 26/10 et en te lisant, j’étais également à Lowell.
    Thanks man ! Hâte d’avoir la suite 🙂

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    1. Merci cher Dean (tu serais pas cousin avec un certain Tom Paine toi par hasard? ^^)

      Faille spatio temporelle sur Roman Kings, je te jure c’était puissant ! Y’a pas à dire, ce n’est pas un sosie !

      La suite n’est pas encore écrite mais tout est encore frais dans ma mémoire… wait and see what it brings !

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